La figurine du Dust Day 2016

Silence

sculpture Gael Goumon et peinture Christophe Bauer
sculpture Gael Goumon et peinture Christophe Bauer

Elle observa sa main, elle remua les doigts, en songeant que depuis le temps, elle aurait dû s’habituer à cette douleur. C’était le cas pour les autres, mais pas encore pour elle. Elle avala sa salive, puis elle jeta un coup d’œil aux mercenaires l’entourant. Il régnait dans leur foyer de fortune une odeur de pain brûlé, et de café. Elle se laissa tomber contre le mur, les genoux contre sa poitrine; sa main pendait mollement entre eux. Depuis peu, elle ressentait une certaine raideur dans ses os, à force de tenir des armes dans des positions désagréables… Sa tante l’avait prévenu, que ça viendrait. En pensant à cette dernière, un sourire vint égayer son visage fatigué.

 

Si on lui posait la question, elle répondrait certainement qu’elle avait intégré ce camp depuis un siècle, au moins. En réalité, seulement cinq ans étaient passés ; le poids de ces années à entendre les balles pleuvoir au-dessus de sa tête l’avait rendue silencieuse. Elle qui autrefois ne supportait pas le silence ! Enfant, elle parlait, et elle parlait, s’adressant à son père aujourd’hui disparu. Elle lui contait toutes les histoires qu’elle avait pu apprendre dans les livres, et elle en inventait d’autres au fur et à mesure des voyages. En Afrique, lorsqu’elle avait porté pour la première fois une arme, après avoir supplié son père pendant des heures, elle avait trouvé une nouvelle dose d’inspiration. Elle s’était imprégnée de ces contes colorés, si différents de ceux de l’Europe. Son père lui avait appris à tirer, elle se souviendrait toujours du frisson qui l’avait traversé lorsque pour la première fois de sa vie, elle avait perçu le coup partir. Semblable au grognement du tonnerre, elle avait fixé ses pupilles sur la bête. Puis, le silence s’était fait.

Désormais, c’était elle qui était devenue le silence.

Elle frotta ses yeux, le front plein de sueur. Elle mouilla ses lèvres, puis elle tourna la tête en direction d’une de ses « amies »… si elle pouvait la nommer ainsi. L’autre était debout, en train de nettoyer son arme, une bouteille de Gin à moitié vide était posée sur la table. L’obscurité passait difficilement entre les planches placardées aux fenêtres, et les pas des autres retentissaient autour d’elle, au-dessus de sa tête. En poussant un soupir, elle colla son crâne contre le mur ; elle avait envie de boire, mais ce n’était pas le moment.
Depuis que son père avait disparu, elle ressentait comme un grand vide dans son cœur qu’elle essayait de combler désespérément avec des balles. Et indéniablement, le chargeur devenait vide, elle le remplaçait donc en se demandant si un jour, elle pourrait remplacer son père. Sa tante était une image familière, toutefois, elle n’arrivait pas à lui donner un rôle aussi fort dans son existence. La jeune femme soupira, la lèvre rougit par la chaleur de la pièce. Un filet de lumière traversait la pièce, éclairant la bouteille de gin.
La Hollande lui manquait.
De toutes, elle était devenue la plus habile. Lorsque son père avait disparu, l’abandonnant à ses contes, elle s’était tournée vers la seule personne réellement fiable de son entourage ; sa tante. Une grande femme musclée qui menait une vie secrète, mais qui avait plus de caractère que n’importe quel homme. C’était elle qui avait encouragé son père de l’emmener dans un Safari, et de lui faire voir l’Afrique. Puis, un beau jour, elle s’était éclipsée de leur vie sans rien dire. Des années plus tard, lorsqu’on prétendit que son père était mort bêtement dans un accident, elle avait mis tout en œuvre pour contacter sa tante. Quand elle avait posé ses yeux d’adolescente de dix-sept ans sur la femme, elle avait cru voir une version féminine de son père.

Dans sa grande veste, sa tante avait souri, et elle lui avait dit qu’elle pourrait l’aider à savoir ce qui était arrivé à son père. Sa tante se mêlait à des histoires frauduleuses, mais elle s’était révélée davantage forte au fur et à mesure. Elle lui avait lancé, non sans sarcasme qu’elle pourrait lui apprendre à survivre dans ce monde. En tant que femme. Et avec sa brutalité, elle lui avait donné un pistolet, les sourcils froncés. Une cigarette coincée entre ses dents, elle lui avait ordonné de tirer. C’était elle qui l’avait formée. Puis, une fois qu’elle estima qu’elle pouvait partir en mission avec elle, elle l’embarqua dans son monde de violence et de poudre.

Et elle avait compris.

Ici, ce n’était pas comme dans un Safari. Elle n’était pas protégée, elle était perdue dans un nouveau type de faune. Pas la peine de connaître des contes, il suffisait de savoir où viser. Une balle dans la tête, c’est que ça meurt vite, ces choses-là. Elle se leva, puis finalement, elle attrapa la bouteille de Gin. La femme qui nettoyait son arme lui sourit.
— Cinq ans, lui annonça-t-elle avec un petit ricanement.
— Cinq ans, ouais, fit-elle. Santé, ma tante !
Et elle avala une gorgée, frissonnant en sentant le liquide brûler sa gorge.
Cinq ans déjà.

texte Indiana Genest